Aujourd’hui je n’ai rien pu faire tellement j’ai eu la nausée toute la journée. Je vais essayer de l’expliquer avec humour (humour, un mec très sympa, ahaha) parce qu’il n’y a rien de pire que les manifestes.

En me réveillant j’apprends, comme sans doute des tas de gens, que Marie Colvin et Rémi Ochlik sont morts à Homs. Je cherche quelque chose d’intelligent à écrire sur Twitter. Je repense à un de mes très bons amis qui compare souvent les gens à des vautours. Endormie, je m’interroge: suis-je un vautour? En retard, je décide de repousser mon appel à l’inspiration.

Je n’avais jamais entendu parler de Rémi Ochlik, mais Marie Colvin… Marie Colvin est presque un concept. C’est Don Juan (à l’époque, mon gourou), à Ramallah (à l’époque, place to be), qui m’en a parlé (transmission + Saint Jean Bouche d’Or), après un dîner à Jérusalem (Top-5 mecque des aspirants reporters). Ensuite, l’autre personne qui m’en a parlé c’est Patrick Chauvel. Donc pour moi, Marie Colvin c’était une Idée entourée d’un halo de lumière.

Je suis pour le moins rembrunie par la nouvelle évidemment. Je m’engouffre dans le métro. Je somnole. Quand j’ouvre les yeux tout à fait, je m’aperçois que deux mecs assis sur la banquette d’en face ont des grosses croix noires sur le front. Après un moment d’angoisse je me souviens que c’est aujourd’hui Mercredi des Cendres. Rapidement je me demande si le sujet sur Marie Colvin et Rémi Ochlik va passer avant ou après le sujet sur le debut du Carême, et ses obscures ressemblances avec le Ramadan, dans les JT occidentaux. Et puis j’oublie.

J’arrive au bureau, je m’aperçois que Don Juan -encore lui- a repris la nouvelle sur Facebook. Je lis le nom d’Edith Bouvier qui est bléssée et toujours à Homs. On m’envoit une vidéo. Je vois sa tête et je réalise qu’on m’avait donnée son contact quand je suis partie au Liban. La connexion est vraiment fine, toujours est-il que je décide de lire l’intégralité de ce qui concerne ces trois personnes.

Ce fût ma journée.

Maintenant, je suis énervée. J’ai beaucoup mis à jour Twitter et Facebook aujourd’hui pour voir ce qui sortirait de nouveau. Au lieu de ça, je pense avoir assassiné mentalement l’immense majorité de mes contacts. J’étais tellement dedans que je ne comprenais pas pourquoi on ne pouvait pas relayer l’annonce de ces deux morts; comment même on pouvait oser parler d’autre chose.

Parfois un sursaut de lucidité me rappelait que je suis une wannabe reporter de conflit et que mon émoi était probablement inconsidéré.

Deux de mes amies ont fréquenté, des années après son passage, la même école de photo que Rémi Ochlik. Rien, pas un mot, pas un lien. En revanche, l’une fait grande publicité de son prochain voyage à Cuba, l’autre se plaint mollement du poids du quotidien.

Un autre de mes amis, d’habitude très réactif face à ce genre de nouvelle, un type que j’estime énormément et à qui j’ai parlé à plusieurs reprises de Marie Colvin, s’est fait l’écho de la programmation d’un opéra, et a enterré aussi vite Colvin et Ochlik.

J’allais de profiles en profiles, la machoire béante, en me disant que c’était une erreur. Deux journalistes morts en Syrie, moins de deux semaines après le vote onusien et alors qu’Homs est de plus en plus identifiée à Srebrenica… c’est suffisament important pour que tout le monde mettent le museau dedans.

En fait, non.

 

Je comprends que:

– il y a des gens qui travaillent à autre chose, et que certains ont d’autres soucis.

– si je n’avais aucun rapport avec ces trois personnes je m’y intéresserais sûrement moins.

– ça n’arrêtera pas la guerre en Syrie.

– ce sont des journalistes, mais que plus de 5000 civils sont morts en moins d’un an dans ce même pays.

– beaucoup de gens ne savent pas où est la Syrie et s’en foutent. Et c’est normal.

– c’est encore plus émouvant puisqu’il était jeune et elle, un mythe.

– décider d’aller tuer quelqu’un qui écrit des conneries sur Facebook à propos de l’importance capitale du végétarianisme est un peu démesuré.

Je n’ai jamais aimé le militantisme, pour des raisons que je développerai un autre jour. En attendant, voilà en gros ce que m’inspire le militantisme:

Donc je n’ai pas envie d’aller hurler le nom de ces journalistes à Times Square ou ailleurs. Ils ne sont ni les premiers, ni les derniers. Ils ont couvert des très nombreux autres guerres  auparavant. Ils ont eu de très belles carrières. Ils seront célébrés dans les semaines à venir. Je ne dis absolument pas qu’ils ont ce qu’ils méritent, j’essaie de voir à quoi ressemble le verre à moitié plein.

Mais… confusion. Pourquoi tout le monde s’en carre*? Pourquoi les Russes soutiennent si fort Assad? Pourquoi est-ce si touchant? Quelle est la finalité de ce métier? Pourquoi sont-ils morts/faut-il croire les théories complotistes autour de la mort de Gilles Jacquier? Pourquoi tant de barbarie? Pourquoi travailler dans une boîte de prod aux ambitions relativement limitées à New York alors que je veux être en Syrie depuis 11 mois? Qu’en pense ce journaliste de ma connaissance, expulsé de Syrie à la fin du printemps? Pourquoi une grosse poignée de crétins trépanés va dire que les journalistes sont des inconscients sous crack? Pourquoi porter plus d’intérêt à des journalistes? Pourquoi ne réussit-on pas à maintenir durablement notre intérêt pour une crise/Comment a fait Jane Fonda pour le Vietnam? Pourquoi Gilad Shalit, Whitney Houston ou Khader Adnan mobilisent alors que Rémi Ochlik non? Comment Edith Bouvier sortira-t-elle d’Homs?

Je suis donc très énervée. J’imagine que c’est en partie pour des mauvaises raisons. Je crois que l’attitude « le Journalisme est en deuil » est un piège, donc j’ai préféré raconter les choses chronologiquement. Beaucoup de première personne donc, mais ce n’est que pour éviter les généralités.

– – – – –

Les vidéos ne ressemblent pas à grand chose, je pense que celle-ci est assez dure.

Patrick Chauvel a donné son avis sur la question, et Libération publie le témoignage de Jean-Pierre Perrin.

– – – – –

*Je ne parle pas de la vidéo de Madonna au Super Bowl, mais disons que dix heures après leur mises en ligne, les vidéos autour du bébé de Beyonce avaient une moyenne de vues trente fois supérieures à celles qui concernent Rémi Ochlik et Marie Colvin.

Ni vu, ni connu

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