Marie-Antoinette

Ce soir j’ai vu le Belge. Il était discret quand je l’ai rencontré. Il avait 35 ans et jouait les ainés. Mais je dois dire que c’était légitime. Il avait une belle carrière de télé derrière lui. On avait pu voir bon nombre de ses histoires sur le printemps arabe à la télévision. Beau bagage.

Rentré à Bruxelles, son Harlem d’adoption lui manquait, alors il est venu faire un tour.

J’aime bien ce genre de figures rassurantes tant à un niveau humain que journalistique. Il dit qu’il s’ennuie parfois, mais il est serein.

Il y a toujours un coté un peu doctoral à ce genre de conversation, mais pas abêtissant. C’est une sorte de rapport maitre-disciple, mais d’une bonne façon.

De manière assez curieuse, notre échange était comme celui que j’ai eu avec l’Allemand, générationnel. Alors que souvent c’est difficile de trouver quelqu’un qui s’intéresse à vos petites histoires de reporters ou de personne qui grandit. D’ailleurs même vos interlocuteurs de prédilection se lassent.

J’aime bien l’idée que ça se tasse. Le fameux « it gets better » finalement. C’est quelque chose qu’il incarne. Je suis souvent hyper véner, et je me dis que ça ne peut pas durer. Et en effet, ça ne dure pas. Il semblerait qu’on voit les choses avec plus de subtilités. Par exemple sur l’histoire de notre auteure de BD, il m’a dit que je n’avais su provoquer un déclic. Il m’a dit que j’aurais pu faire remarquer à l’interlocutrice qu’elle n’était pas loquace. J’étais mortifiée par ma propre incompétence (n’ayons pas peur des mots), et finalement le Belge a conclu sur c’était le métier qui rentrait. Ce genre de phrases met évidemment du baume au cœur.

J’aime aussi le fait qu’on soit dans la même situation pour une chose: de retour au plat pays (n’ayons pas peur des clichés), tout ses amis le trouvaient arrogant. Le Belge pointait le manque d’ambition de chacun, pas comme une erreur mais comme quelque chose à mettre en question. C’est compliqué d’expliquer à certains à quel point ils ont mieux à s’offrir sans avoir l’air condescendant. Car ce n’est pas le sentiment qui vous anime mes petits amis. Vous, vous voulez juste que tout le monde profite du merveilleux élan américano-dynamique sur lequel vous êtes partis.

Ah oui et aussi une anecdote dans laquelle notre amie reporter a l’air super débile. J’explique très sure de moi au Belge que c’est quand même « fou autant que scandaleux » qu’un mec puisse décider de l’organisation et de l’usage de ton temps à ta place. Et là le Belge m’a juste ri au nez. C’est vrai que le principe de travailler pour quelqu’un réside un peu dans cette idée: livrer du temps et des compétences. C’est le syndrome « Marie-Antoinette-qu’on-leur-donne-de-la-brioche » : la fille qui n’avait juste pas compris de quoi on parlait.

Enfin, on a parlé de hiérarchie. Je ne voudrais pas être chef. Lui, si. Il explique que c’est parce qu’on ne peut pas être à vie sur le terrain. Sinon on se fatigue trop. Et pour donner de bonnes directions aux journalistes. Dans tous les cas je n’en suis pas encore là. Pour moi un chef c’est, dans l’immense majorité des cas quelqu’un qui n’a rien compris et qui réfléchit avec des impératifs que je ne veux pas avoir pour le moment. Le Belge ayant 36 ans, rendez-vous dans 13 ans pour voir si je pense pareil.

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