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Quand est à l’école on se dit tout le temps:

« Non mais en vrai ce n’est pas comme ça« .

En pire ou en mieux, les directeurs ont beau faire tout ce qu’ils peuvent pour vous faire « jouer à la rédaction« , vous vous dites toujours que c’est une réalité parallèle. C’est vrai qu’il y a souvent un petit coté « on dirait qu’il y aurait un incendie à couvrir et que moi je serais ton chef de rubrique et Tartempion, on dirait qu’il serait secrétaire de rédaction » -pas de chance pour Tartempion. Mon très très cher ami BH, capitaine corsaire de son état, n’arrivait pas entrer dedans et je comprends. Mais souvent la réalité parallèle est un concept qui arrange bien.

Exemples :

« ah non mais j’avais trop besoin d’updater le papier avec ce qui s’était passé ces 3 dernières heures! Ok j’ai raté la deadline, mais dans une redac ils m’auraient donné plus de temps à cause de l’actu. Ça se repousse un bouclage! »

Ou:

« ah non mais complètement débile de me faire faire un papier sur la nouvelle formule de vélib, c’est un truc que personne ne couvre ce genre de news ».

Aujourd’hui je veux donc parler d’un aspect de la Réalite Vraie Véritable Authentique que j’étais bien loin d’imaginer sur les bancs du Celsa. La réalité économique, pas la galère des pigistes, ça tout le monde connaît, mais la réalité d’une boite de prod. Il y a 3 ans je pensais que les médias faisaient mal leur boulot pour deux raisons. Soit parce qu’ils avaient perdu l’estime que tu dois avoir pour ton audience si tu veux être une Bonne Personne, soit pour des raisons de délais de production.

Et bien -breaking news- ça peut aussi être pour des raisons totalement absurdes!

Ce matin je me lève (beaucoup trop) tôt pour aller interviewer une auteur de BD française en visite dans une école primaire d’Harlem. Acte héroïque s’il en est puisque j’étais face à 40 enfants hurlant à la mort dans une classe surchauffée -c’est toujours là qu’ils décident de leur donner à manger, comme ça ils se transforment en monstres sauvages en plein sugar rush-, une instit pincée (« on a eu les autorisations pour que vous filmiez les enfants si ça ne les dévalorisent pas« , WTF?*) à gérer et la communicante de la structure publique qui finançait tout ça et qui me regardait avec une tête bien sympathique qui disait « tu veux être mon amie? ».

Bref après cette séquence on s’installe hyper cosy pour une interview en bonne et due forme. Là, coup de théâtre, l’auteur de BD qui écrit des histoires tellement lol n’a pas du tout le charisme attendu. Elle n’aime pas l’exercice et elle est en plein jetlag. Elle se tortille sur la chaise. C’est la situation la plus awkward de toute ma vie.

Du coup même si cette auteur est très sympa et très talentueuse pas moyen de la faire accoucher d’un bon sonore. Un coup elle butte sur le nom d’un type et se tait immédiatement, un coup elle cherche le nom d’un autre type et ça prend 5 minutes de cassette, ou tout simplement elle n’est pas claire, pas précise. En même temps l’exercice est compliqué: tu te retrouves à 9h30 sous les feux d’une minette dans un pays étranger, la tête pleine de hurlements d’enfants, et on te pose plein de questions… Je ne vais dire que c’était seulement de sa faute.

Au final c’était passablement mauvais, je ne dois pas être assez rodée à ce genre de personnage et elle n’est juste pas bonne cliente: ça arrive.

Il y a de bonnes séquences et quelques trucs intéressants mais ça sera très très pauvre pour la télévision.

Ça tombe bien il y a un autre auteur de BD qui va dans une autre école demain. C’est super puisqu’on a le droit d’y aller aussi alors que normalement pour filmer dans une école il faut se prostituer.  On pourrait donc y aller et croiser les réponses. « Génial! » s’exclame notre amie reporter.

Mais non. On y va pas parce qu’il faudrait facturer un autre tournage.

Donc va devoir rester au bureau au lieu de sauver cette histoire. Bureau où on a rien d’urgent à faire. Genre vraiment rien à foutre. Aucune obligation, aucun truc super méga nécessaire, rien. On préfère livrer un mauvais produit alors qu’on peut faire mieux. Cette bédéiste va avoir l’air un peu cruche, il n’y aura aucun moyen de valoriser ses propos. En gros ce sujet ne va servir à rien. Et c’est juste pour le principe de ne pas tourner sans être payé. J’imagine que tout ça repose sur l’idée, très saine, qu’il faut valoriser le travail. Ce qui me fait bien rigoler quand je pense à combien je gagne et mon volume horaire de travail dans cette boite.

Il y a de quoi vouloir lancer une insurrection. Je me demande vraiment pourquoi j’en ai parlé à la Kommandantür, j’aurais mieux fait de juste y aller.

 

* c’est pour une émission culturelle, c’est pas pour les Nuls. Et quand bien même, si les enfants sont moches et disent des conneries je n’y peux rien et il n’y a aucune raison de les garder au montage. C’est l’argument le plus incongru que j’ai jamais entendu de la part de personnes non publiques.

Prod

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Aujourd’hui j’ai eu un cours sur le marché du livre aux Etats-Unis. En France écrire un bouquin c’est un big deal. Ici, c’est un good deal. Dans leur proposition d’ouvrage les auteurs soumettent des études de marché de la cible. En terre gauloise, si un écrivain se permettait ce genre de chose, il serait blacklisté à vie. Il aurait osé parler d’argent.

Chez nous, les journalistes qui publient des bouquins se divisent ainsi:
– vous avez une enquête démente et vous êtes de toutes façons un indépendant; vous vous appelez Pierre Péan.
– vous avez vécu un truc dément en reportage ET vous n’êtes pas une star, les étudiants en journalisme paieraient très cher pour être dans la même pièce que vous, le reste de l’humanité ne lira jamais votre bouquin,
– vous avez vécu un truc plus ou moins dément ET vous êtes une star du journalisme; tout le monde pense que vous avez la grosse tête, et votre lectorat a plus de 65 ans,
– vous écrivez sur la sociologie/théorie du journalisme; les universitaires paieraient très cher pour être dans la même pièce que vous, les journalistes ne vous aiment pas vraiment, le reste de l’humanité n’a à peu près aucune chance de tomber sur votre bouquin,
– vous écrivez un pamphlet sur un ou plusieurs médias, on vous invite sur des plateaux pour en parler pendant 2 semaines, ensuite vous et votre bouquin disparaissent de la circulation.

A l’exception d’une poignée de réussites plutôt anecdotiques, non seulement votre lectorat est très limité, mais vous inspirez une certaine méfiance, voire de l’agacement. Journalistes ou non, les gens se demandent pour qui vous vous prenez.

A New York, pas du tout.

Vous pouvez faire un carton. Vous pouvez y voir une façon intelligente de recycler de vieux sujets. Ou d’occuper une période de chômage.

Attention en France il n’est pas rare que les journalistes écrivent. Ni qu’on conseille à un pigiste d’écrire un livre pour vous faire un petit nom. Mais souvent vous deviendrez le mec qui n’a pas choisi.

Et si vous êtes un journaliste de télé, peut importe la réalité, tout le monde dira que vous avez eu un nègre ou/et que c’est vraiment mal écrit.

Puisqu’il faut choisir

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